Quel bonheur de renouer avec l’ambiance d’un concert. Qui plus est si c’est pour écouter Paolo Nutini, absent des radars depuis des années. Mais c’était sans compter sur les boulets qui semblent s’être démultipliés pendant la pandémie. Alors, qui sont les pires cons? Ceux qui emmerdent ou ceux qui râlent?
Il est à peine 21h ce soir à Montreux et la voix sensuelle de Sabrina Claudio plonge l’auditorium Stravinsky dans une torpeur douce. Soudain deux grandes brunes un peu survoltées se faufilent entre les spectateurs assoupis – envoûtés? – par les notes de la chanteuse américaine d’origine latino. Elles s’immobilisent à deux pas de moi. Enfin, elles s’installent, devrais-je dire plutôt, car elles ne semblent pas vraiment avoir l’intention de rester immobiles, ni de se faire discrètes. Après avoir remonté sa longue chevelure en un chignon, non sans gêner copieusement son voisin de derrière au passage, la plus grande des deux entame une danse inconnue jusqu’ici: le mouvement du spaghetti qui cuit dans un grand volume d’eau.
Moité interloquée, moitié agacée par si peu de vergogne, j’assiste à la scène, tout en sentant monter la pression.
Elles parlent fort, rigolent, s’agitent dans tous les sens. Dans l’assemblée paisible, elles font tache. Moitié interloquée, moitié agacée par si peu de vergogne, j’assiste à la scène, tout en sentant monter la pression. Encore un mouvement exagéré et la cocotte-minute va siffler. La fille de droite – la pire – jette ses bras en l’air et les secoue dans tous les sens. C’en est trop. Ni une, ni deux, je lui tape sur l’épaule et lui demande de se calmer un peu. Ce à quoi elle me répond par un air goguenard. « Est-ce un enterrement? », attaque l’autre en anglais. Je lève les yeux au ciel et opte pour un mépris pacifique. Mes amies et mes soeurs qui m’accompagnent observent le sketch en se marrant. Quelques provocations plus tard, les deux spectatrices parasites s’en vont, entrainées par d’autres crawleuses de foule. Dieu merci! En partant, la fille de gauche se retourne et m’invite à me décontracter avec un « You have to relax yourself ». Son départ me fait l’effet d’un Xanax, je souffle.
Vous reprendriez bien un peu de boulets?
Lorsque les dernières notes s’évaporent, la salle s’immobilise pour le concert suivant. Ça bouge un peu, mais chacun monte jalousement la garde pour conserver sa place durement gagnée durant la première heure musicale. Mais, alors qu’on annonce l’arrivée imminente de Paolo Nutini, un mouvement anime les festivaliers derrière nous. Un couple, puis deux, fendent la foule et s’arrêtent sur la droite, un rang devant nous. Cette fois, les voisins s’énervent. « C’est pas bien ce que vous faites! », « Un manque de respect! », « On ne voit plus rien! » Ça me rassure un peu sur mon inflexibilité. Je suis peut-être une conne coincée qui devrait apprendre à chiller, mais au moins je ne suis plus la seule. À peine quelques minutes plus tard, je sens une nouvelle vague dans mon dos. Je stoppe le trio qui essaie de me dépasser: « Ah non, alors! ça suffit maintenant! » Peine perdue. D’un pas de côté et avec l’excuse qu’ils doivent retrouver quelqu’un, ils me doublent avant de squatter entre mes deux soeurs. Nous voilà donc avec une rangée d’importuns devant nous…
Puis, enfin, Paolo Nutini apparait sur scène et le show goes on and on. Je bois ses mélodies comme du petit lait. Pencil full of lead, Candy, Jenny don’t be hasty, les tubes s’enchaînent et ne se ressemblent pas. Les bras levés, la foule se laisse porter par les chansons du chanteur écossais à la voix de velours.
J’ai l’impression de me retrouver dans un festival rempli d’adolescents. Je me dis qu’une bagarre pourrait éclater n’importe quand.
Tout aurait pu être alors parfait, mais c’était sans compter sur les incrustes. Le couple au milieu de nous, au premier abord sympathique – un dreadeux (cette info a son importance puisqu’il prend une place et demi avec ses cheveux) et une femme d’âge moyen –, se fait particulièrement remarquer. Et les voilà qui râlent dès que notre british préféré lance quelques mots entre deux chansons. « On pige rien! », « Chante! ». Derrière, ça gueule aussi… à l’adresse du couple, cette fois: « Taisez-vous et écoutez! » Soudain, on sent une odeur d’herbe très reconnaissable, puis à nouveau les grognements de la salle et un type qui se barre. Allumer un joint ici, sérieusement? J’ai l’impression de me retrouver dans un festival rempli d’adolescents. Je me dis qu’une bagarre pourrait éclater n’importe quand. L’ambiance est électrique. Le concert continue avec, en accompagnement pas vraiment désiré, une copieuse salade de museau, soit deux heures de sérieux roulage de pelles, offertes par notre couple qui avait décidément l’air d’avoir plus envie de se pécho que d’écouter la musique…
Bref, au final, le concert était incroyable. Paolo était à la hauteur, et même bien au-dessus. On sort toutes avec des étoiles dans les yeux. Mais l’ambiance bizarre de ce concert m’interroge. Le débrief avec les copines est sans appel: trop de manque de respect dans le public! Mais alors, sommes-nous devenus des vieux cons durant cette période où le Covid a attaqué nos voies respiratoires et nos petits cerveaux? Sommes-nous devenus soit des égoïstes sans scrupules, soit des êtres incapables d’accepter la moindre bousculade, la plus petite frustration? Le monde est-il désormais divisé entre ceux qui obéissent sagement, ne dérangent personne, se taisent, montent la garde et dénoncent ceux qui enfreignent les règles et les « rebelles » qui veulent juste tirer leur parti du game – et puis, si tu n’es pas content, il ne faut pas aller à un concert – peu importe s’il faut marcher sur les pieds des autres – littéralement, parfois? Le plus effrayant? Si l’on ne peut plus se fier aux fans de Paolo Nutini, que je tiens en très haut respect, je me demande bien à qui on peut faire confiance… Sur ce, je vais aller me calmer et écouter Iron Sky et je vous recommande de faire de même (PS. Et écoutez les paroles!)
Je pense que nous avons tous vécu des situations similaires; je me souviens d’un concert de Fink au festival de la Cité il y a quelques années où les conversations du public étaient plus fortes que la voix du chanteur… ou plus récemment lors du concert de La Chica au Sónar Festival à Barcelone, où un groupe de 10 personnes pensait que c’était l’endroit idéal pour se réunir, discuter et rire pendant que l’artiste chantait avec comme unique instrument son piano.
En général, je privilégie les concerts/festivals payants pour éviter au maximum la présence de ces gens qui n’ont aucun respect, même si malheureusement pour toi, le filtre de l’entrée n’a pas fonctionné pour Paolo Nutini.
Mais au final, je n’ai pas l’impression que les choses ont foncièrement changé entre l’avant pandémie et maintenant 😉
J’aimeJ’aime