L’art, une passion devenue mission

Au Bénin, dans son atelier de Cotonou, Marcel Kpoho peint et fabrique des masques et des sculptures avec des pneus usagés. Des œuvres puissantes parlant de la noirceur de l’être humain, du désir de liberté des jeunes africains, de l’esclavage moderne, des traditions vaudoues ou de la puissance de la femme.

J’ai personnellement découvert le travail de Marcel Kpoho il y a plus d’un an sur Instagram. Lorsque j’ai vu ses masques en pneus défiler sur mon fil d’actualité, j’ai été immédiatement interpellée. Je me devais de cliquer sur ces photos, d’aller voir ce qui se cachait derrière ces intrigantes figures, qui me rappelaient d’ailleurs beaucoup mes propres recherches en peinture. Alors, lorsque j’ai voyagé au Bénin au début de cette année, il était évident pour moi que je devais le rencontrer, visiter son atelier et repartir avec une de ses œuvres, que j’aurais achetée sur place. Et ce fut chose faite.

Bonjour Marcel, quel est ton parcours, comment es-tu arrivé à l’art?

Je dessine depuis ma tendre enfance. Je pense d’ailleurs que le dessin est l’expression libre de cet âge-là. En grandissant, j’ai d’abord été attiré par l’univers de la mode. J’ai ainsi commencé à étudier le mannequinat et les arts plastiques. Puis j’ai fait une licence en statistique-économétrie à l’Université d’Abomey-Calavi (Bénin). Après avoir obtenu mon diplôme, j’ai exercé pendant 5 ans comme professeur de mathématiques. Mais je n’y trouvais pas vraiment de sens, je sentais que ce n’était pas ma mission. A la suite d’un coaching en développement personnel qui m’a donné le déclic, j’ai décidé de développer ma passion de base et de me consacrer entièrement à l’art. J’ai suivi un cours de peinture et de dessin au centre culturel chinois de Cotonou pendant une année. A vrai dire, j’ai beaucoup hésité à me lancer, car je suis autodidacte et je n’étais pas sûr de pouvoir réussir à percer sans un diplôme des Beaux-Arts. Mais finalement je l’ai fait.

J’ai tout sacrifié pour ça. J’ai eu des années difficiles où j’ai vraiment galéré.

Ça demande beaucoup de courage. Je suppose que ce n’est pas facile de quitter un travail bien établi pour se lancer dans l’art…

C’est vrai. J’ai tout sacrifié pour ça. J’ai eu des années difficiles où j’ai vraiment galéré. Je me suis forgé dans la résilience par rapport à ce choix que j’ai fait. Chez nous, les aides pour les artistes sont quasi inexistantes si on n’a pas la chance d’être recommandé par un ancien ou une personne politique. On est même parfois considérés comme des fous ou des gens qui n’ont rien à faire.

Mais ce n’est pas ton cas, alors qu’est-ce qui te motive, qui t’anime?

Je pense que chaque homme sur terre a une mission. La mienne est l’art. Et à travers celui-ci, je travaille pour impacter positivement ma communauté et susciter une prise de conscience. Je dénonce par exemple une mentalité très présente en Afrique: on pense souvent que c’est aux autres de tout faire à notre place, que c’est aux Occidentaux de venir développer notre pays et de fabriquer ou nous fournir ce dont nous avons besoin. Ou alors, on pense que c’est à l’Etat de s’occuper de nous. Moi je pense au contraire que sommes nous-mêmes responsables du développement de notre communauté, de notre pays et de notre continent.

Dans tes peintures, on trouve une prédominance du triangle, à quoi fait-il référence?

J’ai développé une technique que j’ai appelée le réalisme trilogique. J’ai fabriqué des pinceaux spécifiques en forme de triangle pour pouvoir reproduire ce motif sur la toile. Le triangle représente les trois facettes de l’être humain: le corps, l’âme et l’esprit. Cette forme fait également référence à la femme, origine de l’humanité, celle qui donne la vie. Dans la culture ancestrale béninoise, la femme a une place importante (ndlr. Historiquement, au royaume du Dahomey, l’un des royaumes principaux d’Afrique de l’Ouest, le régiment militaire était constitué uniquement de jeunes femmes, des guerrières farouches lors du règne du roi Tassi Hangbe). On retrouve ainsi souvent la figure de la femme dans mes œuvres. Pour moi, elle constitue la base de la société.

Quelles sont les autres sources d’inspirations?

L’injustice dans le monde, l’esclavage, les violences faites aux femmes, le mystère caché de l’être humain, la culture béninoise (vodoun), l’histoire, les questions d’environnement et de changement climatique…

L’homme fait partie de la nature. Il doit s’adapter à elle et non le contraire. Car il est éphémère, mais la nature reste.

Le respect de l’environnement est un thème qui te tient à cœur…

Oui. Je crois énormément en la nature. L’homme fait partie de cette nature. Il doit s’adapter à elle et non le contraire. Car il est éphémère, mais la nature reste. Or aujourd’hui, on détruit beaucoup notre environnement avec notre façon de consommer. On jette, on gaspille. C’est cette prise de conscience qui m’a dirigé vers les pneus. Car au Bénin, on voit souvent des pneus usagés entassés au bord des routes. Ces pneus, en plus de n’être pas biodégradables, restent là et servent de nids pour les moustiques. En effet, lorsqu’il pleut, l’eau stationne dans les pneus et, avec la chaleur, les moustiques y trouvent un emplacement parfait pour pondre leurs œufs. En Afrique, les maladies transmises par les moustiques sont un vrai problème de santé publique. Moi à mon échelle, je ramasse les pneus dans la rue, les recycle pour en faire des œuvres. C’est ma contribution.

Et que fais-tu avec ces pneus ?

Je crée surtout des sculptures et des masques. Pour cela, je découpe des lanières de pneu que j’assemble, colle et visse pour leur donner une forme. Le plus souvent, ce sont des personnes et des visages. Le masque est un élément indissociable de la culture béninoise et africaine en générale. J’ai choisi de les travailler et je leur donne une dimension moderne en utilisant ce matériau.

Le pneu n’est pas une matière noble. Il est en réalité le nouvel esclave moderne. Celui qui a remplacé la force humaine.

Quelle est la portée symbolique de cette matière?

Contrairement au bois, souvent utilisé pour faire des masques ou des œuvres d’art, le pneu n’est pas une matière noble. Il est en réalité le nouvel esclave moderne. Celui qui a remplacé la force humaine, celui qui roule toute la journée dans la poussière et dans la chaleur jusqu’à ce qu’il lâche. Pourtant, il est indispensable au bon fonctionnement de la société. Chez nous, tous les transports se font par la route et sur des roues: les camions, les voitures, les motos. Sans le pneu, la société est à l’arrêt, tout simplement. On le voit parfois sur la route, lorsque le pneu d’un véhicule explose, celui-ci doit s’arrêter au bord de la route et bloque souvent la circulation.

Tu as réalisé une sculpture impressionnante intitulée « Invisible crime » pour une exposition collective sur le thème de l’esclavage des femmes. On y voit une femme sans tête, ni bras, attachée à un lit. Que représente pour toi cette sculpture?

Si officiellement l’esclavage n’existe plus, il continue aujourd’hui sous d’autres formes. Et l’une d’entre-elles, c’est l’esclavage sexuel. Beaucoup de jeunes filles chez nous à qui on a fait miroiter un travail de babysitter ou de femme de ménage partent pleine d’espoir en Europe ou dans les pays arabiques. Et sur place, la réalité est carrément autre chose. Là, elles se retrouvent souvent sur le trottoir. La femme de ma sculpture n’a ni tête, ni bras, car quand ces filles arrivent à destination, on leur prend leur passeport, elles n’ont plus d’identité (plus de tête) et elle ne peuvent pas se défendre (pas de bras). Par cette œuvre, je veux sensibiliser les jeunes femmes sur cette question, sur ces dangers-là.

Comment ton art est-il généralement reçu?

Ça dépend, il y a des gens qui trouvent que ça fait peur. Certaines personnes au Bénin y voient une référence au vaudou et s’en méfient, car ils y voient un danger. Mais, il y a aussi beaucoup de personnes qui apprécient ce que je fais, qui aiment l’esthétique, la précision des traits et trouvent mon travail original.

Une œuvre qui ne dérange pas ou qui ne provoque pas de réaction, c’est comme une œuvre qui n’a pas d’esprit.

Mais ça ne te dérange pas que certains trouvent que cela fait peur ou que c’est bizarre?

Une œuvre qui ne dérange pas ou qui ne provoque pas de réaction, c’est comme une œuvre qui n’a pas d’esprit. Chaque élément que je réalise demande à sortir, je travaille selon mon instinct, à l’état brut.

Quelle vision portes-tu sur l’art dans ton pays?

Le Bénin est un pays très créatif. Parmi l’ancienne génération, il existe beaucoup d’artistes confirmés, bien installés et connus dans le monde entier. La jeune génération est également très créative et productive. Il y a beaucoup de talents qui vont sans doute exploser dans ces prochaines années.

Tu as déjà réalisé beaucoup d’expositions collectives au Bénin, tu as déjà été invité sur plusieurs plateaux à la télévision nationale. Quels sont tes prochains projets?

Je suis en mai sur l’exposition « Wekré-Eclosion » à Ouagadougou (Burkina Faso) et cette année j’ai été sélectionné pour la Biennale d’art de Dakar OFF(Sénégal), la plus grande foire d’art consacrée aux artistes africains. Un rendez-vous important pour moi donc.

J’aimerais voyager avec mon art. Parcourir le monde pour comprendre les différentes cultures et apporter plus d’ouverture à ma création.

Tu es également présent dans des collections privées et sur des ventes aux enchères en Europe et en Afrique. Tu es vraiment sur une belle lancée, qu’espères-tu pour la suite?

J’aimerais continuer à développer cette visibilité. Je souhaiterais que mes idées puissent aller au-delà de mon continent. J’aimerais voyager avec mon art. Faire des résidences artistiques en Europe, en Asie, en Amérique, parcourir le monde pour comprendre les différentes cultures et apporter plus d’ouverture à ma création.

Comment peut-on soutenir ton travail?

Vous pouvez me suivre sur mes réseaux, ma page Facebook, mon compte Instagram, ou sur Linkedin. La plupart de mes œuvres sont en vente, je peux les envoyer dans le monde entier. Je réalise aussi des commandes. Dans tous les cas, les gens intéressés peuvent volontiers me contacter via mes réseaux ou par mail.

Marcel Kpoho entouré de ses masques en pneu et d’une de ses peintures. (Photo: DR)

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