Les cheveux au vent, assise à l’arrière d’un deux-roues, je vis le moment présent. Je ne fais plus un voyage, je laisse le voyage me faire.
«Tu es déjà montée sur une moto?», me demande mon ami Marcel. Je réfléchis. Oui, quelques fois, mais en robe légère, sandalettes aux pieds et cheveux au vent sur des routes d’Afrique, ça non. Pas très rassurée, je monte à l’arrière du véhicule, l’intimant cependant de rouler prudemment, comme si cela changeait vraiment quelque chose aux multiples dangers qui pouvaient se dresser sur la route. Les premières minutes, je me tortille pour trouver une position confortable, mon sac bien calé sur mes genoux, une main sur la poignée latérale du siège et l’autre tenant fermement mon conducteur, on ne sait jamais.
Sortis de Cotonou, on file à toute allure vers l’est, en direction de la frontière nigériane. Le vent chargé de poussière me flagelle le visage. Sur les côtés, les motos défilent. Parfois avec un passager, souvent avec deux passagers et de temps en temps avec une famille entière, quatre ou cinq personnes sur une mobylette et un nouveau-né maintenu dans le dos avec un pagne, la tête balançant au rythme du véhicule. D’autres deux-roues transportent du matériel, des tuyaux, des sacs… Un peu de tout. Je m’imagine leur vie, leur projet, leur destination.
La route est un vrai podium, le défilé est d’une créativité folle. Les tissus wax aux motifs multicolores brillent sous le soleil.
Mon regard est sans cesse happé par quelque chose. Et notamment par les vêtements des locaux. La route est un vrai podium, le défilé est d’une créativité folle. Les hommes portent souvent une tenue colorée en pagne, le bomba, un ensemble assorti pantalon et tunique mi-longue qui leur donne du style et une magnifique allure. Les tissus wax aux divers motifs géométriques multicolores brillent sous le soleil. Les femmes ne sont pas en reste. Vêtements en pagne sur mesure, tresses sur la tête ou extensions aux teintes de l’arc-en-ciel. Alors que dans nos régions (surtout en hiver) les couleurs sombres dominent et les gens forment des foules plus ou moins uniformes, ici, c’est un joyeux bouquet de couleurs et de formes.
La brise me fait du bien car le soleil en plein zénith tape fort aujourd’hui. Un coup de soleil me guette, je le sens. C’est pas moi qui vais le choper, c’est lui qui va le faire. En plus, la lanière de mon sac à main me scie l’épaule, je l’ajuste de temps en temps, histoire de déplacer la pression et me repositionner sur le siège. J’ai plus ou moins trouvé une façon confortable et rassurante d’être assise. Marcel me demande régulièrement «Tout va bien?» Impeccable.
Ici je suis une curiosité. Alors que pour moi, c’est tout le reste qui l’est.
Autour de nous, les regards sont appuyés et les motards se retournent sur notre passage. « Yovo! » (le blanc), j’entends parfois. Ici, je suis une curiosité. Alors que pour moi, c’est tout le reste qui l’est. Comme par exemple les petits stands proposant des bouteilles et des bidons d’essence ponctuant les kilomètres sur les bas-côtés de la route. Que font-ils là? «Ils répondent à une demande, car il n’y a aucune station essence sur ce tronçon. Ainsi, les véhicules peuvent faire le plein», m’explique Marcel.
Pause noix de coco
Sur le chemin du retour, on fait tout à coup une incursion sur le côté. Une montagne de noix de coco éventrées annonce le programme. «Tu connais ça?», demande Marcel. En quelques coups de machette bien maitrisés, la vendeuse a vite fait de décalotter le fruit, laissant sur le dessus une petite ouverture ronde pour boire le nectar. Je bois lentement alors qu’en quelques gorgées, mon compagnon a déjà fini. «Il faut avoir la technique, moi je pourrais en boire deux ou trois comme ça.» Le liquide terminé, la dame ouvre la noix de coco d’un coup de couteau sec et décolle la pulpe intérieure avec un morceau d’écorce faisant office de cuillère, et nous retend le fruit. Rassasiés et désaltérés, on repart sous le soleil déclinant.
Des filles aux tresses extravagamment longues tiennent leurs cheveux sur les genoux pour éviter qu’ils ne se prennent dans les roues. Ici, chacun est responsable de sa propre sécurité. Il faut dire aussi que, si les conducteurs portent un casque, les passagers n’ont généralement droit à aucun accessoire de ce type. Et moi non plus. Ma seule protection est la prudence de mon conducteur et la miséricorde divine. Un accident serait si vite arrivé. Pourtant, tout est fluide. Presque calme. Les klaxons ne résonnent que pour prévenir les autres conducteurs d’un dépassement ou d’une présence derrière eux.
Ma capacité à me fondre dans un environnement est l’une de mes forces. Un peu comme si mon cerveau se localisait et faisait une mise à jour selon les règles propres à l’endroit.
Jamais en Suisse je n’oserais sauter à l’arrière d’une moto comme ça et parcourir des dizaines de kilomètres sans m’assurer au maximum de ma sécurité. Mais ici je suis quelqu’un d’autre. Les règles changent, et moi avec. Une des choses que j’ai apprise dans tous mes voyages, c’est l’adaptation. Et je peux dire qu’à force, ma capacité à me fondre dans un environnement est devenue l’une de mes forces. Un peu comme si tout mon système se localisait et faisait une mise à jour selon les règles propres à l’endroit où je me trouve. Ainsi, tout me semble presque toujours normal. Voilà deux jours que je suis au Bénin et je me sens déjà chez moi.
Vivre le moment présent
«Vivre le moment présent» est une expression souvent galvaudée qu’il faut expérimenter pour comprendre vraiment. Et c’est ce que je suis en train de faire maintenant. Pour notre petit cerveau limité, le passé n’est qu’une sélection partielle et partiale de faits marquants enregistrés par notre mémoire. Quant au futur, il n’existe pas. Il n’est qu’une projection éventuelle, conditionnelle, de notre esprit, soumis à des millions d’aléas. Lorsqu’on en prend conscience, tout semble s’éclairer, devenir limpide, logique… Finalement, seul le présent nous offre une lueur de vérité, que l’on peut saisir par instants, si l’on se concentre bien. Moi, un être humain, un corps qui respire, une âme qui vibre. Je me dis que ce moment est à la fois le plus banal et le plus extraordinaire qui soit. A l’arrière de ma moto, mes pensées vagabondent. Je me sens vivante, libre et incroyablement chanceuse. Je ne fais plus un voyage, je laisse le voyage me faire.
Magnifique, belle plume
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Merci pour le partage 🙂
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