Nabilla, Jessica, Maeva,… la revanche des bimbos?

Avec l’avènement de la téléréalité et des réseaux sociaux, les bimbos ont gagné leur place au soleil et affichent leur nouvelle vie de luxe sans complexe. Entre mépris et fascination, ces femmes too much dessinent un véritable phénomène de société.

Elles s’appellent Nabilla, Jazz, Maeva, Milla, Kim, Léana ou Jessica, elles étaient serveuses, gogo danseuses, coiffeuses, esthéticiennes, elles sont aujourd’hui des influenceuses multimillionnaires. Femmes d’affaires, elles ont monté leur boite, gèrent leur communauté, vivent à Dubaï ou côtoient le gratin. Sur les réseaux sociaux, elles jouent les reines de Saba. Elles exposent leur corps de plastique et leur vie de rêve: grosses cylindrées rutilantes, villas luxueuses avec piscine, vacances aux Maldives et lèvres gonflées. A leur bras, un faux badboy tatoué et Balanciagé, et à leurs pieds, une meute de followers prêts à tout.

Barbie du bled

Toutes ces filles ont connu la gloire en jouant leur propre rôle dans une émission de dating, de survie, d’enfermement ou de Marseillais (oui oui, c’est un genre en soi). Leur personnage? La bimbo. Une jolie sotte sans culture, impulsive, attachante, grande gueule. Avec option silicone et extensions bon marché. Leurs missions dans ces téléréalités? Se mettre en couple, créer des dramas, vivre bruyamment et sortir des phrases qui peuvent buzzer.

Des miss dont le destin semblait tout tracé, sur qui aucun professeur ou banquier n’aurait parié.

Le point commun de la plupart de ces minettes qui viennent d’un peu partout en francophonie? Des (faux) gros lolos mais aussi un milieu social peu favorisé – souvent issu de l’immigration ou/et du sud de la France, patrie de la cagole – des schémas familiaux compliqués et un parcours scolaire chaotique. Une grande majorité de ces filles ont arrêté leurs études avant d’obtenir leur bac pour gagner leur croûte tout en jouant (souvent) de leur physique. Des miss dont le destin semblait tout tracé, sur qui aucun professeur ou banquier n’aurait parié…

Du buzz et de l’argent facile

Attirer l’attention du public: voilà leur stratégie. Ainsi elles peuvent sortir du lot, gagner de la notoriété, et surtout, des abonnés. Un public crédule pour acheter toutes les conneries qu’elles promeuvent sur leurs réseaux dans des partenariats douteux grassement rémunérés, à commander les produits de leur marque de cosmétiques ou encore à payer pour accéder à leur compte sexy sur Onlyfans.

Car sans le public, elles ne seraient rien. Leur talent, le produit qu’elles promeuvent, c’est elles-mêmes.

Alors, elles exposent leurs amours faites de hauts et de bas, exagèrent leur personnalité et peaufinent leur technique pour créer des séquences marquantes pour la télé. Tout sert à leur popularité, même négative. Le buzz est entretenu par leurs frasques, volontaires ou involontaires : rappelons que Nabilla a fait de la prison pour avoir poignardé son compagnon, Carla Moreau a fait parler d’elle pour une histoire floue de sorcellerie et de chantage, Sarah Fraisou est liée à une histoire de harcèlement, quant à Kim Glow, ses prises de positions complotistes, en font une pure usine à buzz. Et ça marche. Les gens suivent et l’argent continue de remplir leur compte en banque.

T’es dans ta jalousie, je suis dans mon jacuzzi

Célébrités, journalistes, anonymes, le monde entier assiste à ce phénomène et l’observe avec un mépris aux reflets de jalousie. Qu’il est frustrant d’entendre que des petites meufs sans diplôme gagnent plus de fric que des hauts cadres du privé. Qu’il est insupportable que des filles largement aidées par la chirurgie nous foutent des complexes. Qu’il est énervant de voir des femmes qui confondent Mozart et De Vinci, Noé et Robinson Crusoé ou qui annonce fièrement avoir découvert qui était Raphaël Mandela (Nelson Mandela) prendre tant de place dans le coeur des plus jeunes.

Mais il faut dire que certains aimeraient bien vivre aussi la grande vie décomplexée dans un pays où il est si mal vu d’exposer son argent, de réussir aussi impertinemment. D’autant plus quand c’est pour partir à Dubaï histoire d’échapper au fisc français… Mais d’exposer leur quotidien bling-bling et leur succès trop vulgairement, elles n’en ont que faire. Ces codes – la discrétion, la modération, l’humilité, la « bonne figure » – elles ne les ont pas, de toute manière. Elles ne sont pas de ce monde-là. Personne ne leur a préparé la voie. Alors, leur monde de paillettes, ces fans de la famille Kardashian l’ont créé à leur image… Much, too much.

Peu de bimbos sur les front rows

En fait, elles sont l’antithèse de la « femme française », telle qu’elle est décryptée et confrontée par la journaliste spécialiste de la mode et des gender studies, Alice Pfeiffer dans son livre Je ne suis pas Parisienne. Elles n’ont rien à voir avec des Ines de la Fressange, des Catherine Deneuve ou des Carla Bruni. Elles ne sont ni filiformes, ni cultivées, ni classes, ni naturelles, autant de qualités attribuées mondialement à cette licorne au béret et aux lèvres rouges qui plait tant à l’étranger. Dans un paysage médiatique uniforme et cloisonné, elles apportent autant de diversité que de réalisme. Leur seule visibilité est un coup de pied dans la fourmilière.

Une fois les millions en poche, les bimbos essaient de s’acheter l’allure chic qu’elles n’ont jamais eu à grand renfort de marques prestigieuses, de styliste personnel et de budget coiffeur. Et ça marche plus ou moins bien. Elles font parfois réduire la taille de leurs implants, troquent la micro jupe en jersey bon marché pour des pantalons en cuir et des tailleurs griffés Gucci, remplacent les escarpins plateformes de 15 cm par des mules tendances de chez Bottega Veneta, collectionnent des sacs Hermès. Mais ne devient pas Cristina Cordula qui veut, les faux-pas fashion ne sont jamais loin.

Une chose est sûre, ces bimbos de luxe aiment la mode, les marques, et en consomment à foison. Mais les relations entre ces nouvelles riches et ce petit monde élitiste sont souvent unilatérales. Et lorsque les hautes sphères de la haute couture s’emparent du phénomène, les regards critiques et les rires goguenards ne tardent pas à venir. Rappelez-vous de la collaboration entre Zahia et Karl Lagerfeld ou lorsque Jean-Paul Gauthier avait fait défiler Nabilla. (Lire l’article: Pourquoi les créateurs recrutent des bimbos?)

« Puis(ndlr après Zahia), c’est le tour de Nabilla Benattia de tenter une percée dans le monde de la mode. (…) Elle est invitée à défiler pour Jean-Paul Gauthier en 2013. Elle aussi pense se racheter ainsi une conduite aux yeux d’un etablishment moqueur. Fini les railleries, Nabilla est en quête de respectabilité. Pourtant en coulisse, le célèbre créateur compare son nouveau mannequin à un « personnage de Fellini ». De toute évidence, le goût de Gaultier pour l’inattendu, l’amusant, la curiosité, l’emporte sur un jugement professionnel. Dans Vogue, le grand critique Tim Blanks exprime sans ambages sa déception face à un homme « qui faisait défiler Madonna… et maintenant, ça… »

Alice Pfeiffer « Je ne suis pas parisienne », édition Stock, 2019

Une caricature pour amuser la galerie

En fait, malgré une certaine réussite, du moins financière, la bimbo ne reste qu’un personnage de divertissement. Modelées par et pour la télé – puis les réseaux sociaux–, elles sont là avant tout pour l’entertainment. Des sortes de bouffons du roi modernes dont on peut se moquer impunément et rire en secouant la tête. Autant actrices que victimes, elles ont fait de leur personnalité et de leur physique un produit ultra-rentable. Sortir de cette case qu’elles ont choisi pour la fame et le flouze n’est pas chose aisée. Car, même lorsqu’une porte semble s’ouvrir, c’est toujours pour qu’elles jouent ce rôle de jolie idiote, support des ricanements de l’assemblée. Prenez par exemple Nabilla, chroniqueuse dans Touche pas à mon Poste. Une réussite sociale, on pourrait se dire. Or, on se souvient d’elle avant tout pour ses sorties lunaires, drôles ou sexy. D’un autre côté, ça conforte l’intelligentsia dans sa position de leader de la pensée, de l’élégance et du bon goût…

Au final, ces bimbos, figures caricaturales de la femme, ne sont-elles pas des modèles par excellence de la pop culture?

Cette année, l’artiste contemporain Richard Orlinski, que l’on connait pour ses statues colorées de King Kong ou de crocodiles – que les stars (et les candidats de téléréalité) adorent – a réalisé une statue dorée grandeur nature à l’effigie de Nabilla. Enfin un couronnement pour la belle ou un coup de comm bien envoyé? Le sculpteur snobé par les galeries parisiennes et l’élite du petit milieu de l’Art (Lire l’article: L’art contemporain est-il une imposture?), en raison de ses oeuvres trop déco, trop accessibles, pas assez conceptuelles, aurait-il trouvé l’ambassadrice parfaite? Au final, ces bimbos, figures caricaturales de la femme, ne sont-elles pas des modèles par excellence de la pop culture? C’est dans l’air du temps, ça amuse, ça plait au public et ça fait rêver. Mais attention, il y a beaucoup d’appelées pour peu d’élues… De même que tout le monde ne peut pas être Andy Wahrol, il n’y a qu’une Nabilla…

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