10 ans après cette aventure, je reviens sur des étapes marquantes de ce grand voyage en publiant certains textes tirés de mon blog de l’époque et de mon journal de bord avec tout le recul d’aujourd’hui.
En novembre 2012, je partais durant huit mois réaliser un de mes rêves d’enfant: faire le tour du monde. Après avoir usé les bancs d’école pendant près de vingt ans et prouvé que mes méninges pouvaient s’exciter sur demande devant un alexandrin de Baudelaire, un clair-obscur de Caravage ou une analyse critique de l’oeuvre de Damian Hirst, j’avais besoin de prendre un grand bol d’air et de vivre quelque chose d’essentiel, de réel, d’urgent et surtout de me prouver à moi même une infinité de choses. C’était le moment pour moi d’aller à la rencontre de ma vie.
Sur mon compte en banque, quelques milliers de francs de bourses d’étude dormaient encore ainsi que quelques économies sauvées de la gloutonnerie de la vie parisienne. J’avais le choix, commencer immédiatement à rembourser mes dettes ou investir cet argent pour l’aventure de mes rêves. Vous connaissez la réponse. C’était le moment ou jamais. Avant de me lancer dans le monde professionnel, avant de trouver un lieu où faire mon nid, avant de m’enchaîner à un bail de location, avant de rallumer les flammes des vieilles amitiés, j’irai explorer la Terre, qui me faisait de l’oeil depuis si longtemps.
Quelques billets d’avion et entre deux, l’aventure

Concrètement, j’ai opté pour un ticket Tour du monde acheté en agence spécialisée. Des billets réservés à l’avance, avec des destinations précises et des dates flexibles: Genève-Buenos-Aires (Argentine), Santiago (Chili)-Auckland (Nouvelle Zélande), Christchurch (NZ)-Sydney (Australie), Melbourne (AUS)-Bali (Indonésie), Bangkok (Thailand)-Yangoon (Myanmar), Yangoon-Calcutta (Inde), New Delhi-Genève: départ le 8 novembre 20012, retour le 15 juin 2013, entre deux: l’aventure. J’avais réservé deux nuits dans une auberge de jeunesse à Buenos Aires, c’est tout. Pour le reste, j’aviserai.
Je m’imaginais marcher dans les pas de Sarah Marquis, je me rêvais en une sorte d’Indiana Jones au féminin, avec l’esprit de Robinso Crusoé et la plume de Nicolas Bouvier…
Pour un peu de contexte: à l’époque, fascinée par les récits de voyage et biberonnée aux magazines GEO, je me voyais partir explorer un monde inconnu et mystérieux, aux dangers omniprésents. Je m’imaginais marcher dans les pas de Sarah Marquis, je me rêvais en une sorte d’Indiana Jones au féminin, avec l’esprit de Robinso Crusoé et la plume de Nicolas Bouvier. Bref, j’étais pleine d’illusions et très loin de m’imaginer ce que j’allais vivre en réalité. Mais, justement, dans cette optique, j’avais prévu de voyager léger, sac à dos, avec le minimum de vêtements et de matériel. Mon seul outil de communication était un Samsung – « d’une autre galaxie », comme je disais. Un appareil sans abonnement qui me permettait d’envoyer des sms et de prendre des photos minuscules ultra pixelisées (je photographiais ainsi l’écran d’ordinateur avec les adresses et les tracés sur Google Map et ça marchait). C’est déjà pas mal. Et un blog, où je postais des photos de mon périple et tenais ainsi au courant mes amis et ma famille de temps à autre de mes avancées. Il n’était pas question pour moi à l’époque de partir pour être constamment en contact avec les miens. Je voulais être à fond dans mon voyage.

8 novembre 2012, 8h. Après des semaines d’attente, de listes diverses, d’achats, de vaccins, de mails et d’allers-retours à la banque, c’est aujourd’hui le jour du grand départ. Mon gros backpack de 12kg [maintenant, c’est limite le poids que je prendrais pour un week-end], beaucoup plus reposé que moi en ce moment, attend sagement d’être trimballé vers un coffre de voiture, puis vers la soute glacée d’un gros avion de ligne. Tout y est. Du moins, je crois. Le minimum, mais surtout l’indispensable.
Ma nuit a été courte et légère. Excitation, peur, doute et réflexion se sont mêlés pour m’empêcher de dormir paisiblement pour la dernière fois avant très longtemps dans ce lit et dans cette chambre d’adoption. Le vrai nomadisme va à présent commencer.
Comme il m’était facile il y a quelques mois, et jusqu’à il y a quelques semaines, d’annoncer bravement que mon année future allait être ponctuée de longs vols d’avion, d’innombrables séjours en auberge de jeunesse, de paysages, de rencontres et d’exaltantes odeurs exotiques. Comme il m’est à présent difficile de réaliser que les mots que je prononçais auparavant nonchalamment sont prêts à devenir réalité et que pour vivre cette expérience formidable dont j’ai tant rêvé, je dois maintenant passer au travers de ces au-revoirs que je hais tant, observer impuissante les portes qui se ferment sur des sourires et quelques larmes versées au passage. Oui, j’avoue, j’ai peur. Oui, cette semaine je me suis demandée à maintes reprises POURQUOI m’étais-je lancée dans cette aventure, dans ce défi un peu fou et s’il n’était pas trop tard pour tout abandonner. Mais alors, plus que jamais consciente d’avoir fait le bon choix, je me souviens avec une pointe d’émotion de cette phrase tirée d’une de mes références cinématographiques préférées:
«Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la conviction qu’il existe quelque chose de plus fort qu’elle.»
22h, aéroport d’Heathrow. Après un premier trajet Genève-Londres entourée de traders et autres hommes en costard, cravate et malette noire, j’attends patiemment devant mon gate l’embarquement de mon vol British Airways vers Buenos Aires. Le premier long courrier de ma vie. Un vol de 14 heures au dessus de l’Atlantique, vers un autre continent, un autre monde. Dans ce terminal quasi désert, il fait froid et je me sens seule. À ce moment précis, j’aurais tellement aimé partager mon excitation mêlée d’appréhension avec quelqu’un, mais je ne peux pas. Je prends alors conscience que je vais devoir m’habituer à ce sentiment et que dorénavant, je serai ma meilleure compagne. Je ne peux m’empêcher de laisser couler quelques larmes. On annonce l’embarquement. Adieu l’Europe. Bonjour le Monde.