Dans la jungle humaine, on croise constamment des gens, on en remarque certains, on échange avec d’autres, un sourire, un numéro ou un baiser. Et parfois, on vit une rencontre. Sans crier gare, en un instant, on entre dans une autre dimension.
(J’ai écrit ce texte l’année dernière, suite à une rencontre qui m’a touchée. Le genre d’étincelle qui, à défaut de durer, sert à nous rappeler que cela existe, que l’on existe. Et qui a ouvert la porte à une nouvelle rencontre, encore plus fulgurante. J’ai beaucoup hésité à publier ce texte, très personnel et intime, assez différent de ce que je publie d’habitude. J’ai finalement décidé de le faire, comme un hymne à la Rencontre et un hommage à tous ceux avec qui – en amour ou en amitié – j’ai un jour connecté intensément.)
Ma vie a un drôle de sens de l’humour. Non pas que je l’ignorais encore. Mon parcours personnel a en effet prouvé à maintes reprises la capacité de mon destin à faire des feintes, des blagues, des demi-tours sur lui-même et autres variantes de son cru. Apparemment, il aime bien jouer avec moi, paraît-il que je suis une bonne partenaire, toujours prête pour un défi.
Aujourd’hui, j’ai rencontré quelqu’un. Pas comme on voit un ami ou un collègue autour d’un verre. Pas comme on croise des voyageurs dans un aéroport ou des mecs qui zonent à la Langstrasse. Pas non plus comme on retrouve des vieilles connaissances avec qui on essaie de rattraper le temps perdu, le temps d’un café. Et encore moins comme un date qui se concrétise, une croix de plus sur un tableau de chasse plus ou moins garni. Non. Aujourd’hui, j’ai aperçu une âme qui m’a touchée. Comme un éclair qui nous traverse. Ce moment qui, lorsqu’il a déjà été vécu dans une vie, ne fait aucun doute sur sa nature. Un glaive qui transperce la solide carapace qu’on enfile pour se protéger de tous les autres qui ne saisissent pas ces choses-là. Un accès VIP à une autre strate de la réalité, comme une porte dérobée qui se laisse découvrir derrière un rideau, lorsqu’on annonce le mot magique.
Un accès VIP à une autre strate de la réalité, comme une porte dérobée qui se laisse découvrir derrière un rideau, lorsqu’on annonce le mot magique.
Cette intensité-là n’est que pour les initiés, je le sais. Amateurs, circulez. Alors, dans ma tête, ça mouline. J’ai peur. Peur de me tromper. Peur de délirer. Peur de chasser un fantôme. Peur d’être déçue. Peur de mes propres excès, car je ne sais pas faire les choses à moitié et que de toute façon, je n’aime pas ça. Alors, tant qu’à descendre la piste, autant que ce soit la noire, frissons garantis. Et terrifiée aussi, car la dernière fois que j’ai ressenti ça – et que ce sentiment était partagé –, j’ai parlé d’âmes soeurs et appliqué sans retenue aucune tous les principes qui servent à relier deux êtres. Mais à éclair d’énergie, point toujours d’éclair de génie. Et lorsque les liens sont scellés, les coeurs enchaînés, les mains et les corps unis dans une éternité cotonneuse, le réveil au réel est difficile et le retour surhumain, lorsque, d’une étincelle devenu feu de joie malheur, il faut s’extirper, consumé. Comme une malédiction à assumer après avoir pactisé avec le diable, bien trop heureux de nous avoir dupés. Pauvres naïfs, pauvres sots. Si accéder à la lumière et ses vérités dévoilées était à la portée d’un mortel, ce dernier, ne le serait justement pas, mortel.
Finalement, n’est qu’un vulgaire énième ego-trip ou la compréhension fugace d’une réalité qui nous dépasse?
« Oh Lord, please don’t let me be misunderstood », chantait Nina Simone. Ces mots ont toujours particulièrement résonné à mes oreilles et allumé mon coeur de la même façon que les poèmes de Baudelaire me bouleversaient largement au-delà des rimes magistrales ou que les chansons de Paolo Nutini m’avaient fait promettre de le demander en mariage le jour où je le rencontrerai. J’y ai toujours entendu comme un appel à l’aide, une tension vers une force puissante et surnaturelle, dont l’intensité n’est accessible que par ceux qui ont le coeur d’une profondeur semblable. Un désir brûlant, un besoin urgent d’être compris à un niveau supérieur de la conscience. D’être vu. D’être aimé. D’être sauvé, en quelque sorte. Alors pour ce faire, on met une énergie folle à comprendre l’autre, espérant bêtement que par un mimétisme quelconque l’autre se mettrait à faire pareil. A creuser, à questionner, à observer. Finalement, n’est qu’un vulgaire énième ego-trip ou la compréhension fugace d’une réalité qui nous dépasse?
Différentes couches de compréhension du monde?
Est-ce que les âmes jumelles, soeurs, et pourquoi pas cousines, existent? Est-ce qu’il y a différentes fréquences de communication qui font qu’avec certains interlocuteurs on pourra connecter en profondeur, alors qu’on ne pourra jamais rencontrer d’autres personnes sur le même niveau, condamnés à se parler de banalités et de choses visibles et matérielles? Est-ce les gens ont accès à différentes couches de compréhension d’un monde, qu’ils s’évertuent à bâtir à leur image: parfois des maisons, parfois des autoroutes, parfois des prisons, parfois de l’art, parfois des églises? Est-ce, comme on me l’a dit récemment, les filles (ou les gens en général) pensent souvent être des personnes qu’elles ne sont pas, trop instables dans leur propre connaissance d’elles-mêmes et dans leurs prises de décisions irrationnelles? Est-ce que je suis comme ça? Est-ce que je n’accorde pas d’importance à mes réponses à un moment T, leur préférant des explications prétextes, que je pourrais changer plus tard? Doute-je trop ? Oui je doute. Je doute beaucoup. Je doute en permanence. Parce que je recherche la vérité, rien de plus, rien de moins.
Mon doute est mon crayon, mon curseur, mon outil pour toucher du doigt l’étincelle.
Alors, à l’instar de ma technique de dessin, je griffonne, je sens le crayon glisser sur la page et, la main souple et l’oeil acéré, je le laisse s’orienter selon son propre ressenti. Et parfois, je passe des coups de gomme, retouche le trait jusqu’à obtenir un résultat satisfaisant, au plus proche du modèle original. Je fais de même pour la réalité, j’essaie d’en dessiner les contours avec le plus d’honnêteté possible. De même que je ne serais jamais capable de fixer un visage complexe en trois traits de crayon à main levée, je ne pourrais jamais capter la vérité du monde d’un premier coup de neurone. Mon doute est mon crayon, mon curseur, mon outil pour toucher du doigt l’étincelle. Une technique réflexive, intuitive, connexion par connexion, hésitation par hésitation…
Alors, je suis mon instinct, qui – lorsque je sais l’écouter – ne m’a jamais trahie. Tout le reste, je le laisse à mon facétieux destin…