Après avoir vécu une relation passionnée de deux ans avec Paris, j’ai retrouvé un amour plus raisonnable et apaisant à Zurich. Mais le bonheur se trouve-t-il toujours dans le calme et le confort d’une vie paisible?
Récemment, j’ai séjourné quelques temps à Paris. Deux semaines à y travailler en home office, à arpenter les rues, revoir des amis, gravir les pentes de Montmartre, sentir le pouls d’une ville avec qui j’avais un peu perdu contact. Après près de dix années d’absence et quelques visites rapides réduites au strict minimum, j’ai voulu renouer avec cette ancienne connaissance avec qui j’ai eu une relation aussi passionnée que passionnante, faite de hauts de bas, de 2010 à 2012. Un amour sans compromis après un coup de foudre en 2008 et la certitude qu’on vivrait une belle histoire, elle et moi. Je me suis battue pour elle et ce fut chose faite. L’aventure fut belle et la fin un peu triste. Comme toutes les vraies histoires.
Paris, cette petite conne
Si je devais personnaliser Paris – au regard de la relation que j’ai vécu avec elle –, je la décrirais comme une belle femme, à la fois branchée et populaire, capricieuse, gouailleuse, rebelle et un peu hautaine. Une petite conne, quoi. Insupportable, elle nous séduit pourtant avec son esprit, sa culture, ses failles et son charme irrésistible. Elle sait se faire désirer tout autant qu’elle dégoûte ceux qui ont le malheur de tomber trop amoureux d’elle sans en mesurer pleinement les conséquences.
Vivre à ses côtés demande en effet des sacrifices, car elle n’offre aucun compromis à ses amants. Point de sécurité avec elle, c’est l’aventure ou rien.
Vivre à ses côtés demande en effet des sacrifices, car elle n’offre aucun compromis à ses amants. Point de sécurité avec elle, c’est l’aventure ou rien. A Paris, tout est(était) compliqué. Trouver son chemin dans les dédales de l’université, prendre les transports en commun, commander une panaché en terrasse et un sourire, déposer sa veste au vestiaire du Showcase, arrêter un taxi à 4h du matin vers le carrefour de l’Etoile, obtenir un CDI plus élevé que le Smic, rappeler au proprio que le dégât des eaux signalé il y a déjà 3 mois est en train de pourrir l’intérieur de l’armoire, et les habits avec. Bref, chaque pas demande une énergie spéciale. Et en contrepartie, la Ville Lumière nous offre la chance de la côtoyer intimement. De l’admirer tous les jours et toutes les nuits sous toutes ses coutures. Elle se laisse susurrer des mots doux au creux de son cou. Car la citadine aime les compliments.
En 2012, épuisée par les va-et-vient émotionnels et mon Master II en poche, j’ai quitté Paname. J’étais alors heureuse d’aller me faire pendre ailleurs. Pas mécontente de laisser derrière moi les rues qui puent, les clochards agressifs, les métros aux mains baladeuses et les regards salaces suivis d’un « bonjour » dégoulinant, auquel il ne vaut mieux ne rien répondre. Soulagée de prendre un peu de repos après cette relation passionnelle et énergivore. Une vraie rupture, donc. Non pas par manque d’amour, loin de là, mais parce que ces mouvements d’âme étaient dévastateurs. Et puis, la belle est bien trop consciente que peu importe qui la quitterait, elle serait assaillie de prétendants se bousculant au portillon pour une chance de dormir dans ses bras, de décrocher un studio miteux et minuscule, mais intra-muros, au plus près de son coeur.
Voyager pour oublier
Après la rupture et une courte pause sur mes terres d’origine, je suis partie l’oublier huit mois autour du monde. L’occasion rêvée de flirter avec de nouvelles cités, bourgades, villages, aux charmes exotiques, aux gratte-ciels futuristes, aux murs bariolés, aux parcs luxuriants et aux plages paradisiaques. Quoi de mieux que de multiplier les conquêtes urbaines pour enterrer une relation terminée en queue de poisson? Tout était ouvert. Je pouvais me laisser séduire par d’autres bitumes. Pourtant, souvent, je ne pouvais m’empêcher d’oser des comparaisons plus ou moins flatteuses avec Madame Paname. Je trouvais à Santiago et ses cafés bobos une vibe « très Marais », j’appréciais le calme et le flegme des habitants de Wellington, antithèses des parisiens et voyais dans Calcutta, ville aussi sale que sublime, où la misère crasse côtoie si aisément le faste de palais merveilleux, des similitudes avec mon ancienne amante. Et puis parfois, au détour d’une rencontre, surgissaient des habitants de la capitale française – on ne peut décidément pas les louper, ceux-là – et je ne pouvais m’empêcher de penser à celle que j’avais quittée. Alors, elle va bien? Est-ce qu’elle a changé? Je lui manque? Certainement pas! Personne ne peut manquer à la Ville Lumière. Et c’est toi qui l’a laissée. Fais-toi une raison.

Un nouvel amour rassurant
Puis les années ont passé, l’eau a coulé sous les ponts Neufs et Alexandre III. Et au détour d’un heureux hasard de la vie, je me suis relancée éperdument dans une nouvelle relation fusionnelle avec un autre coup de coeur: une suisse-allemande de bonne famille, un peu bourgeoise mais qui adore s’encanailler au bord de l’eau lorsque l’été arrive. Dans sa famille, c’est plus grande, la plus éduquée, la plus riche, la plus vivante, la plus créative. Alors, elle s’y croit un peu. A la sortie des banques de la Paradeplatz, elle se prend pour Wall Street, s’enorgueillit de voir autant de manteaux de fourrures russes au bout de la Bahnhofstrasse et frime avec ses clubs à la mode, où l’électro se consomme à grand renfort de pilules qui font danser. Et pour le frisson, elle adore exhiber son côté bad girl, sa Langstrasse avec ses putes apparentes, ses bars éclectiques, ses noctambules éméchés et ses drogués hagards. Petite soeur de Berlin, elle est cool, mais trop polie pour être vraiment rebelle. Si la grande frangine assume encore et toujours son image arm und sexy un peu trash et porte haut sa Trinité « Sex, drugs and electro », Zurich à côté n’a pas vraiment la punk attitude. Elle aime tout le monde et ne veut pas trop faire de vagues. Elle est hipster, gay-friendly, vegan, bobo, écolo, vélo et tutto quanto…
Mais lorsqu’on paie 10 balles une bière au bar, on comprend qu’ici le style rock’n’roll s’achète chez The Kooples ou chez All Saints.
Lorsqu’on paie 10 balles une bière au bar, on comprend qu’ici le style rock’n’roll s’achète surtout chez The Kooples ou chez All Saints. Mais peu m’importe. Quelle est loin Paname et ses métros bondés, ses « Mademoiselles » intempestifs, la mafia des artistes de la place du Tertre, ses vendeurs de shit, ses serveurs arrogants (ah non, ça pour le coup, ça marche aussi à Zuri). Je suis tellement heureuse de ce nouvel amour. L’idylle est parfaite et l’amante pas compliquée. Rassurante, elle apporte confort et bien-être au couple. Un couple stable mais pas ennuyeux. Et l’été… Chaque été, nous revivons notre rencontre, notre coup de foudre au bord de la Limmat, le bonheur de boire une bière ou deux, ou trois, au bord de l’eau. Les pique-niques à rallonge dans les parcs, les barbecues chez les copains, les terrasses animées… L’amour sans nuage, quoi. Du moins, les premières années…
Mais oublie-t-on jamais les amours passionnelles?
Depuis un an et demi, la vie et la ville ont perdu de leur entrain. Les groupes se sont restreints, les bars ont fermé, puis rouvert, puis fermé, puis rouvert… et parfois, ils n’ont jamais rouvert. La connexion, avant si bonne, s’est un peu affaiblie. Zurich m’ennuie parfois. Cette liberté, cette bienveillance, cette politesse, cet individualisme, cette froideur, cette ignorance… Suis-je encore aimée, désirée? Ou avons-nous laissé une routine meurtrière s’installer entre nous? Et puis, je me prends à repenser à mon amour de jeunesse: Paris, ses rues qui frétillent, ses croissants qui croustillent, ses débats houleux et ses discussions faciles. Je me remémore l’insouciance de cette époque où je pouvais parcourir toute la ville en métro – soit 50 minutes – pour aller boire la bière la moins chère dans un troquet du 15ème, les pleurs dans les agences immobilières, les rebeus du coin de la rue qui m’appelaient Sabrina tous les jours… Là où j’étais tellement vivante.
On peut penser qu’il est agréable de se caser dans un quotidien tranquille après des années d’errances sentimentales. Et c’est vrai. Mais le bonheur se trouve-t-il toujours dans le calme et le confort d’une vie paisible? Une longue visite dans la Ville Lumière m’a permis de constater que du brasier qui m’enflammait alors, il reste toujours une étincelle. Alors, seul l’avenir me dira si Paris ne restera que l’amour de quelques nuits et si Zurich me gardera pour la vie… Ou encore, si une nouvelle histoire captivante me tend les bras quelque part ailleurs sur cette planète…