Il fut un temps, pas si lointain, où j’accordais de l’importance et du temps à mon apparence. Oh, rien d’exagéré, rien de comparable aux influenceuses mode et beauté, mais environ 30 minutes tous les matins à choisir une tenue qui correspondait à mon humeur du jour ou à ce à quoi je voulais qu’il ressemble, ce jour. A me doucher, me coiffer, me maquiller, me parfumer et, la touche finale, à choisir les boucles qui pendraient à mes lobes: ma signature. Il y a un an, ces 30 minutes se sont additionnées sur mon réveil. 30 minutes ajoutées à mon temps de sommeil, 30 minutes de stress en moins le matin, sans contrepartie. Au début ça fait rêver. On passe du lit au bureau en 5 minutes. Ni vu, ni connu. On attache ses cheveux pour qu’ils tiennent deux jours de plus sans voir un shampoing. Qu’est-ce qu’on est bien au naturel! Qu’est-ce qu’on est confortable en legging, en training, en sweat et en t-shirt larges. Adieu soutien-gorge et autres vêtements oppressants! Qu’est-ce qu’on est libre! Je me sens pousser des revendications féministes: à bas l’oppression, à bas les diktats, no make-up, no poo, no bra, sont mes nouveaux credos. Je m’aime comme ça et ça fait du bien! Un point c’est tout.
A quoi bon courir les magasins si l’on n’a personne à qui montrer nos nouvelles acquisitions?
Il y a un an, du lundi au vendredi, je me rendais au bureau, croisais des gens, planifiais des apéros après le boulot, tenais une image. Monsieur Covid nous a tous renvoyés à la maison. Les contacts doivent être réduits, tout le monde chez soi s’il-vous-plait. Alors, en home office, c’est un peu samedi matin tous les jours. Du moins au début. Histoire de faire les choses bien, j’ai investi dans des tenues lounge, des ensembles pantalon et pull tout confort. Les mêmes que portaient les riches housewives dans les séries américaines. Il faut dire que toutes les marques s’y sont mises, du cachemire tout doux aux basics en coton cheap, de Zara à C&A, la fast fashion et ses pairs ont flairé le filon… Même Nabilla a fait une collab avec Eleven Paris: une capsule de vêtements d’intérieur, t-shirts, sweat et jogging. Je me sens cool. Je me sens prête à affronter ces journées qui se ressemblent toutes depuis mon petit bureau aménagé. Je ne quitte plus mes trainings. Le home office a créé la home fashion. A quoi bon courir les magasins si l’on n’a personne à qui montrer nos nouvelles acquisitions? A quoi bon se pomponner pour voir des gens qui, s’ils ne peuvent nous voir et apprécier nos qualités sans que l’on soit fardé, ne mériteraient aucune place dans nos vies?
Un style à l’agonie
Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois. Un an a passé. Où, on se sait pas bien… Mais on est un an après, et le cordon s’est usé. Au sortir de l’hiver, flemme de sortir de chez moi lorsqu’il joue les prolongations. J’ai maté tout Netflix en pantoufles, découvert plein de nouveaux jeux de société, bouffé des raclettes sur Teams, pris soin de ma peau, changé de couleur de cheveux, j’ai fait du pain, des pâtes, des produits ménagers et des burgers maison. Mais où est passé mon style? Que sont devenues mes fringues colorées et fantasques parfois, mes extravagances aux oreilles, mes folies chinées, commandées, dégottées. Celles qui me représentaient? Mon visage et ma silhouette sont comme les jours qui passent. Semblables et ennuyeux. Un camaïeux informe et sans peps. Même mon corps crie à l’aide, ça suffit le ramollissement!
A présent, je rêve de robes, de combinaisons en wax, de cils recourbés à l’infini, d’eye-liner et de coiffures extravagantes, de rouge à lèvres et de turbans dans les cheveux. Je rêve qu’on sorte danser, qu’on enflamme la piste, qu’on s’embrasse et qu’on se touche. Qu’on s’empiffre dans des assiettes qu’on nous sert à table… une grande tablée pour un anniversaire, par exemple. Je m’imagine sublime (forcément vu le contraste, ce sera pas compliqué), on fleek, tourbillonnant comme un papillon fraîchement sorti de sa chrysalide.
Alors en attendant, je re-regarde Ru Paul Drag Race, des shots de tout cela en pleine face: des contourings extrêmes, des perruques de folie, des talons de 25, des fringues à mi-chemin entre le festival de Cannes et un défilé de Balenciaga sous acide et 100% d’extravaganza. Et j’adore, ça fait un bien fou! Alors si la reine des drag queens pouvait maintenant dire à ce *** de coronavirus qu’on l’a assez vu, qu’il peut prendre ses clics et ses clacs et Sashay away, ce serait top, merci. Parce qu’on a une vie qui nous attend, nous.